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French
La grande lumière et
la grande ombre
Jacques Henric
Il est quelques artistes qui,
au seuil du troisième millénaire, ne se satisfont
pas du constat établi par Heidegger, selon lequel lart
occidental serait parvenu au point extrême de son itinéraire
métaphysique et serait incapable datteindre la "dimension
concrète" de loeuvre. Il est vrai quun
certain nombre de grandes tendances de lart dit moderne ont
pu conforter un tel jugement. Résister à ce phénomène
dentropie aura précisément consisté,
pour ces quelques artistes, à saisir encore à temps,
lexpression est de Heidegger, ce qui est menacé de
destruction". Or, sauver ce qui, dans lhomme, est menacé
dêtre détruit, nest-ce-pas faire le compte,
et lanalyse, des forces, des pulsions, qui en lhomme,
le portent à sautodétruire? Cest en tout
cas une des tâches à laquelle loeuvre deTony
Scherman, une oeuvre à dimension bien concrète, me
semble sattacher. Il ne sagit ni dune oeuvre engagée,
pamphlétaire, imprécatoire, comme le siècle
en a produit, ni dune oeuvre à contenu humaniste et
moralisateur. Tony Scherman ne donne de leçon à personne.
Il na aucun dogme à délivrer, mais il a une
chose beaucoup plus essentielle à nous livrer, et à
nous livrer par le seul moyen de la peinture: une vision. Que cette
vision, après sêtre appuyée hier sur des
scènes ovidiennes ou shakespiriennes, prenne aujourdhui
pour son centre ombilical la Révolution française,
voilà qui obéit à une logique rigoureuse. Les
métamorphoses avec Ovide, la tragédie avec Shakespeare...,
quel événement mieux que la Révolution française,
un des plus fabuleux épisodes, un des plus triviaux et des
plus lyriques de lhistoire universelle, comme a su le montrer
Michelet, za pu réunir, concentrer à ce point, en
un laps de temps aussi court, en un lieu aussi étroit, sur
une scène aussi réduite (quelques quartiers de Paris),
ce qui constitue lessence même de la métamorphose
et celle de la tragédie. La Révolution française
nest pas seulement la mise en place, la répétition
générale et lexpérience quintessenciée
de ce qui sera à la fois lhorrible grandeur et la superbe
infamie des siècles qui suivronttout y est, le meilleur
et le pire: le combat pour la liberté, les dévouements
insensés, mais aussi les luttes de factions, la terreur,
les dérives totalitaires, le fanatisme, les amorces de génocide
(la Vendée) -, elle est aussi, elle est surtout ce rêve
fou, cette utopie à la fois généreuse, grandiose
et parfaitement monstrueuse que le 20è siècle tentera
de réaliser: refaire lhomme à neuf. le nazisme
et la stalinisme ne serontq ue seux des plus meurtrières
déviations de cette volonté de bouleverser de fond
en comble ce qui fait lhumain: le symbolique, ce tissage unique
et indéfaisable de chair et de Verbe ( la suppression de
lancien calendrier, le changement des patronymes et des noms
désignant les choses nen sont que les signes les plus
visibles). Le paradoxe est que ce big-bang qui se produit dans lhistoire,
sociale, politique, morale, symbolique, est un phénomène
à la fois absolument nouveau et vieux commme le monde. Vieux
comme le monde, car depuis que lhomo erectus sest mis
à parler, à penser à réver, il nest
pas des moments de sa difficile périgranation sur terre où
il ne se soit mis non seulement à tenter daméliorer
les conditions de celle-ci, ce qui est louable, non seulement à
rêver au ciel, ce qui est compréhensible, mais à
vouloir faire descendre ce ciel sur terre et instaurer le règne
paradisiaque dun bonheur intégral, ce qui nest
pas sans conséquences tragiques. Quand lmepérance
eschatologique faiblit et que lhomme veut précipiter
les choses, la catastrophe est inévitable. Remettre, en un
clin doeil, le monde et lhomme en place, telle a été
lambition démesurée de la Révolution
française, et ce quelle a dinédit par
rapport aux multiples tentatives précédentes, cest
quelle a mis en pratique son programme sur une durée
qui, à léchelle de lhistoire humaine,
tient à peine dans le laps du clin doeil. Toute catastrophe,
à léchelle de lhistoire ou touchant un
sujet humain singulier, a pour origine une impuissance à
considérer la vérité du temps. Millénarismes,
messianismes, avant-gardismes, decadentismes..., tout ces ismes
ont toujours été autant de façons de sempêtrer
dans les lacets du temps. Or à ce temps conçu comme
linéaire, ne convient-il pas dopposer le trancahnt
dun temps vertical, de pratiquer dans une horizontalité
morte ces coupes que Tony Scherman désigne judicieusement
sous le nom dépiphanies? Nest-ce pas là
une des fonctions essentielles de lart? Cest en tout
cas celle que je voie à loeuvre dans la peinture de
Tony Scherman. Un artiste, loin des modes, en solitaire, saffronte
au temps. Cest son geste même de peintre, la mtérialité
de sa peinture qui font de lmui ce quon pourrait, empruntant
la formule au romancier autrichien Robert Musil, un éthicien.
Léthique, qui na rien à voir avec la morale,
suppose un rapport du sujet à lexpérience quilm
mène, à ce quil y vit, à ce qui lengage
personnellemnt. To,y Scherman ne nous dit pas: "voilà
ce que je dois faire", mais "voilà ce que ma peinture
dit que je suis". Autrement dit, voilà comment un travail
très concret de peintrela matière quil
utilise, la cire, la touche, les différentielles de vistesse
dans le geste que je qualifierais de quasi spinoziennes, les reprisdes,
les repentirs, les cadrages des visages, cette technique du zoom,
proche de celle de la photo ou du cinéma, qui comprime lespace,
détruit la perspective classique, met sur le même plan
chaque élément du réel, isole un détail
apparemment anodin, fait appel à la métonymie, laquelle,
par le choix dune partie à la place du tout (un bouquet
de fleurs pour les funérailles de Mirabeau, un lit défait,
ou son chien, pour le personnage de Robespierre, un cheval broutant
dans la campagne pour le massacre dOradour), porte le sens
à lincandescencevoilà comment ce travail
du peintre rend obsolètes les anciennes naïvetés
narratives ( Tony Scherman ne fait pas de la peinture dhistoire,
ne nous propose pas une fresque de la Révolution française);
comment une pratique de la verticalité vivante permet de
penser non pla pure et simple analogie (Tony Scherman nuse
quavec parcimonie de la métaphoreun aigle pour
signifier Marat) entre plusieurs périodes de lhistoire
(la Terreur, le nazisme) mais de signaler des correspondances, des
échos, entre celle-ci. On la compris, la peinture de
Tony Scherman na pas pour vocation de décorer dessalons.
Elle est de la pensée en acte, et ne soyons pas surpris si
cette pensée est générée par des figures:
faut-il rappeler que Freud considérait la pensée en
images plus proche des processus inconscients que la pensée
en mots et quelle était assurément plus ancienneque
celle-ci. Le travail sur le temps quopére la peinture
de Tony Scherman pourrait se résumer ainsi en deux moments
confondus: "Cela aété" et "Cest
ça!". Loeuvre est superbe et terrible machine
à penser linscription répétée
du présent dans le passé et dans le te temps à
venir. Il sagit dune expérience menée
dans le sensible, concernant à la fois le sens et les sens.
Nietzsche ne dsiait-il pas que " lesthétique est
une physiologie appliquée"?... Lire le mone, cest
apprendre à lire sa propre histoire, cest pratiquer
un déchiffrement permanent. les toiles de Tony Scherman ayant
pour thème la terreur nous racontent, entre autre, lhistoire
dhommesRobespierre, Marat, David, mais aussi bien Speer,
Goebbels, Hitlerqui nayant jamis su lire en eux-mêmes
le fond de froide cruauté animale, les boues, les suintements
de lâme, les phosphorescences denfer qui les habitent,
ont sous des prédications vertueuses instauré les
pires tyrannié. Tony Scherman a bien raison de nous ouvrir
ouvrir la chambre à coucher de Robespierre. Cest dans
cet espace exigu que tout sorigine. Quand la vie fantasmatique
et sexuelle se trouve bloquée de tout côtés,
cest la mort qui fait office dersatz de la jouissance
sexuelle. La pulsion de mort tourne alors à plein régime,
et bonjour les dégats!
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