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Remerciements
La présente exposition qui
regroupe des tableaux récents de l'artiste torontois Tony
Scherman nous donne l'occasion de présenter des oeuvres à
la fois belles sur le plan de la forme et particulièrement
pertinentes dans le contexte des pratiques de l'art contemporain,
et plus spécialement du discours actuel sur la peinture.
Il s'agit de la première exposition de l'artiste dans un
cadre muséal au Canada, et la Galerie d'art Leonard &
Bina Ellen est très fière d'en être l'organisatrice.
Les peintures et oeuvres sur papier
réunies ici ont été puisées dans un
certain nombre de collections nordaméricaines, et la Galerie
est profondément reconnaissante envers les prêteurs
qui ont généreusement accepté de se séparer
de leurs oeuvres pendant la durée de l'exposition. Au nom
de la Galerie de'art Ellen, j'aimerais également exprimer
toute ma gratitude au Conseil des arts du Canada qui nous a accordé
son appui par le biais du Programme d'aide aux expositions, ainsi
qu'à Leanne Hull Fine Art à La Jolla, à la
Galerie Sable-Castelli de Toronto et à la Galerie Templon
à Paris qui nous ont offert leur précieuse collaboration.
L'oeuvre de Tony Scherman est maintenant
reconnue à l'échelle mondiale, et je me dois de remercier
Andrew Benjamin et Academy Editions, maison d'édition de
Art & Design, qui ont aimablement autorisé la
réimpression et la traduction de l'important essai critique
intitulé "Matter's Insistence. Tony Scherman's Banquo's Funeral".
J'aimerais aussi remercier personnellement Jenny Calder-Lacroix,
Anna Carlevaris, Andrew Olcott et les autres membres du personnel
de la Galerie de leur contribution inestimable à l'organisation
de l'exposition. Une fois de plus, Réjean Myette a fait preuve
d'un talent remarquable dans la conception du catalogue de l'exposition,
et je tiens à lui exprimer, ainsi qu'à François
Martin, toute ma reconnaissance. Je remercie également Jane
Pavanel pour la révision minutieuse du texte du catalogue
et Hélène Joly pour la traduction soignée et
perceptive des deux essais. Mais avant tout, j'aimerais exprimer
ma profonde gratitude à Tony Scherman pour l'enthousiasme
qu'il a démontré à l'égard de l'exposition,
pour sa collaboration et son appui généreux tout au
long de la planification du projet et, surtout, pour avoir créé
un ensemble d'oeuvres d'une puissance aussi éloquente.
K.A.
Tony Scherman:
Les funérailles de Banquo
Karen Antaki
Depuis les vingt dernières
années, Tony Scherman a produit un important corpus d'oeuvres
ayant donné une forme évocatrice aux fables et aux
fictions de la conduite humaine. Formellement séduisantes,
ces peintures témoignent de la préoccupation de l'artiste
quant à l'exploration des questions relatives à la
représentation dans le contexte du climat d'un modernisme
tardif. Les études qu'il a faites en début de carrière
à Londres, d'abord à la Byam Shaw School of Painting
and Drawing et au Royal College of art, ont posé le fondement
de ses recherches ultérieures sur la figuration au sein d'un
discours pictural contemporain. Si sa practique a été
imprégnée des modes traditionnels de la peinture,
son exploration du médium de l'encaustique demeure relativement
unique au Canada. Lorsque jumelée à une utilisation
stratégique de narrations textuelles et aux compositions
que l'artiste crée avec un soin extrême, une syntaxe
visuelle d'une rare individualité se révèle
alors, dont le pouvoir de persuasion est intimenent lié au
traitement somptueux de l'image et de la matière.
Dans la série intitulée
Les funérailles de Banquo, l'artiste a cherché
à découvrir les moments critiques de l'interaction
entre les personnages de Macbeth comme ils auraient pu se
dérouler pendant la cérémonie funèbre
de Banquo mort assassiné, si un tel événement
avait réellement eu lieu dans la pièce de Shakespeare.
En choisissant de représenter un événement
fictif à l'intérieur d'un autre événement
fictif, Scherman suspend le cadre narratif du poète élisabéthain
et s'emploie à inventer son propre méta-texte et à
en tracer l'imprévisible trajet. Le scène du banquet
est terminée et les invités sont conviés à
une deuxième cérémonie. Un impressionnant groupe
de dramatis personae est présent, dont Hécate
et les trois sorcières, Macbeth et Lady Macbeth, Lady Banquo
et Banquo lui-même. Une assemblée de protagonistes
inconnus y assistent également, accentuant le sentiment d'intrigue
et de collusion.
Pour Scherman, voilà la
suprême duperie: sonder une histoire qui n'a jamais été
écrite. Potentiellement supérieure à une véritable
narration, elle se manifeste excentriquement, au-delà de
l'emphase centralisée de la représentation traditionnelle,
et jette donc la base d'un questionnement sur les possibilités
maximales de la peinture figurative. L'artiste renonce à
une intrigue linéaire, séquentielle, au profit d'un
processus à la fois divergent et indéfini. Située
en marge d'une histoire donée, sa fiction est éclectique;
son but n'est pas l'auto-réalisation, mais plutôt la
proposition de vérités tangentielles. Par conséquent,
si les sources textuelles de l'artiste établissent la mesure
de son contenu imagistique, ses représentations sont en perpétuel
changement ou transformation. On peut établir un parallèle
avec les pensées d'Adorno qui disait de l'art qu'il était
"fondamentalement énigmatique, à la manière
d'une devinette ou d'un puzzle...qui, s'il n'a pas de solution objective
ou explicite, contient néanmoins des solutions possibles,
la quête infinie de ce qui pose le raisonnement de l'objet
1."
Avant de puiser dans la littérature
anglaise (Macbeth dans le cas présent), Scherman a
trouvé son inspiration thématique dans les classiques.
Des cycles de tableaux plus anciens, comme "The Rape of Callisto",
"Leda" et "Io" sont tirés des Métamorphoses
d'Ovide. Celles-ci ont été une importante source d'inspiration
pour l'artiste en quête des moments épiques qui ont
défini l'experience humaine lorsqu'ils étaient vécus
par des dieux, des demi-dieux et des mortels. L'artiste a saisi
ces passages afin de capter et d'illuminer les points de transition
qui ont déclenché un revirement inaltérable
dans la destinée des personnages. Ces tableaux cycliques
consituent des révélations incisives d'événements
fatals qui conservent néanmoins une certaine distance en
raison de l'association sous-entendue des personnages avec l'immortalité.
Dans Macbeth, et plus précisément, dans Les
funérailles de Banquo, l'illustration d'un drame moral
se rapproche davantage des fictions réelles de la culture
contemporaine. Le sujet semi-historique, malgré l'artifice
essentiel des interprétations de Scherman, a une plus grande
affinité avec les crises de conscience et d'identité
de notre époque, signalant un certain rapprochement
que l'artiste incorpore stratégiquement dans ses motivations
thématiques. Se focalisant sur les dualités de la
condition humaine - le bon et le mauvais, l'innocence et la culpabilité
-, les oeuvres sont en opposition constante avec les présomptions
du spectateur au sujet des personnages représentés,
et avec le rapport qu'il entretient avec eux, et enfin, avec la
narration proprement dite. Le principal point de convergence s'articule
tant sur le plan formel que perceptuel comme un échange de
plus en plus tendu entre le connu et l'inconnu. Ici, puisqu'il est
parvenu au dix-septième siècle, on pourrait dire de
Scherman qu'il se rapproche du temps "réel" et, en conséquence,
d'une angoisse plus pertinente.
L'évolution de l'oeuvre
de Scherman résulte d'une période de changements majeurs
dans la practique de la peinture. Le débat sur le formalisme
à la fin des années 1960 et au début des années
1970 a donné naissance à une période où
la signification même de la peinture a été remise
en question, artistes et théoreticiens s'efforçant
de trouver des solutions de rechange pour en établir la définition
et les méthodologies. La peinture était désormais
considérée non pertinente en raison de son autonomie,
et d'importantes transformations ont amené une redéfinition
du médium où l'emphase n'était plus sur des
questions picturales comme la structure et la surface, mais sur
des préoccupations au sujet de la représentation,
de la matérialité, du statut objectal et du processus.
Si plusieurs artistes ont choisi de fonder leur practique sur un
modèle linguistique et conceptuel, pour d'autres, comme Scherman,
le défi n'était pas de trouver une solution de rechange
à la catégorie de la peinture, mais plutôt d'élargir
son champ pour inclure les problèmes liés au débat.
Il a donc cherché à incorporer la critique même
de la practique dans l'oeuvre elle-même, intégrant
une terminologie de dislocation et d'ambiguïté dans
la plan réel de son argument.
Au début de sa carrière
(au milieu et à la fin des années 1970), lartiste
sest surtout consacré à la production de vignettes
picturales dévénements réels et fictifs,
qui faisaient néanmoins référence de façon
plutôt directe à la vie urbaine contemporaine. Les
questions relatives au statut objectal du sujet et à lauto-référentialité
préoccupaient la "troisième" génération
de peintres torontois, qui ont néanmoins maintenu dimportants
liens avec les traditions de leur médium. Durant cette période,
les oeuvres de Scherman avaient surtout pour sujet des objets domestiques
familiers, incluant un répertoire de choses utilitaires comme
des meubles et des aliments, offerts telles des icônes de
leffet culturel. Au milieu des années 1980, Scherman
a commencé à explorer sérieusement les questions
relatives à la relation entre la culture et la représentation
et, plus important encore, à la façon dont nous regardons
et percevons le monde.
Cest peut-être cet
intérêt pour la cognition visuelle et le mimétisme
qui agit comme un catalyseur des drames visuels de lartiste,
et qui est demeuré une constante dans son oeuvre. Son utilisation
du vieux médium de lencaustique - technique qui consiste
à mélanger du pigment avec de la cire chaude que lon
applique ensuite rapidement sur une surface sèche en des
couches successives - déclenche le mouvement de la roue perceptuelle
et marque le début des fictions peintes de lartiste.
Par sa nature même - la construction de strates de cire épaisse
- la peinture à lencaustique propose un déplacement,
une séparation de la surface originale de la fabrication
peinte.
Le penchant de Scherman pour la
description dun espace pictural plat et sans profondeur renforce
limpression de théâtralité voulue, tandis
que lallusion à la temporalité est évoquée
par lapplication en couches successives et le brûlage
de lencaustique. Au-delà de la dynamique apparente
daffirmation/déni de sa production, il existe une dimension
dartifice et dillusion, intensifiée par la somptuosité
de la palette de lartiste et ses combinaisons chromatiques
évocatrices. Les surfaces de Scherman nous attirent inlassablement
par leur beauté matérielle et leur sensuelle tactilité.
Léclat des images de lartiste se révèle
ici dans les tableaux de fleurs qui ornent lespace funéraire.
Posés contre le noir dun fond ténébreux,
ces arrangements conservent quelque chose dexotique, une extravagance
qui ne cadre pas avec la solennité latente de la scène.
En outre, de ses surfaces chargées
datmosphère, à la fois lisses et empâtées,
des sujets émergent et disparaissent en alternance, leur
existence matérielle sarticulant dans un mouvement
continu, conforme au fondement contextuel et narratif du sujet.
Léquilibre entre la peinture (cest-à-dire
la matière) et le sujet est toujours en péril, limminence
dun déséquilibre étant toujours présente.
Subordonnée aux mouvements du spectateur, la définition
focalisée du champ visuel se détériore et sécroule
au fur et à mesure que le spectateur sapproche de loeuvre.
Renversant les préceptes de la peinture, les images se fondent
et se soulèvent vers nous uniquement lorsque nous nous éloignons
delles et, inversement, sestompent en une abstraction
temporaire lorsque nous tentons de nous en approcher. Libérées
de la schématique de lespace "réel", les images
sont conçues pour participer à létayage
conceptuel de loeuvre de lartiste, particulièrement
dans son interprétation des conditions aberrantes de lexpérience.
Le soin avec lequel Scherman crée
les scènes et la construction picturale quil utilise
- privilégiant des recadrages et des encadrements asymétriques
- renforce ce mouvement, centré sur une dissolution et une
recréation constantes. Pour activer la force dimpulsion
de la tension critique, lartiste peint des épisodes
biographiques qui, par leur subjectivité même, sont
susceptibles de mutation alors quils sestompent dans
la mémoire. Les personnages de lartiste existent donc
dans un état de constante transition. Dabord, parce
quils sont essentiellement incomplets, et ensuite, parce quils
résultent des relations enchevêtrées dans lesquelles
ils évoluent. Ses personnes ont une présence équivoque,
une distorsion qui est intrinsèque à leur état
dêtre et qui se manifeste extrinsèquement (i.e.
formellement) comme une représentation fragmentée.
Dans les portraits de Lady Banquo,
de la Witch No. 1, et de la Witch No. 3, on remarque
le désir de Scherman dentretenir la dialectique visuelle
de la figure et du fond, ainsi que sa propension à produire
des "visages fuyants" qui agissent comme des doublures pour la totalité
du sujet-image. Ces visages engloutissent la surface entière
de la toile et deviennent le fond lui-même. Malgré
leur fragmentation, ils décrivent des éléments
essentiels des personnages et de leurs circonstances à lintérieur
dun site condensé dexpression maximale. La Witch
No. 1 est une beauté tirée des pages du magazine
Vogue, une "soeur fatidique" déguisée pour
les funérailles en "déesse de la destinée 2".
Lapparence de jeunesse de la sorcière sarticule
formellement en des balayages de couleurs fluides, évoquant
un lyrisme et une grâce en accord avec son "charme" et sa
"vertu". Par opposition, la Witch No. 3 représente
une sorcière vieillissante, une "créature du monde
des anciens" qui affiche une expression légèrement
sinistre. Limmobilité des deux images établit
en outre que dans ces portraits, le mouvement se joue sur la surface
psychologique de la chair.3 Par conséquent, les plans effacés
et scarifiés sont, métaphoriquement, une description
de lactivité psychique interne. Ils agissent comme
des anagrammes optiques pour la psyché et les préoccupations
des êtres représentés.
Scherman renonce à décrire
l"accoutrement étrange et extravagant" des sorcières,
se concentrant plutôt sur leur nature et leur apparence fondamentales
dans le contexte de ses mises en scène. Il est à noter
que dans sa production, labsence daccessoires et daccoutrements,
de même que lemphase mise sur la représentation
de personnages isolés dans les cadres distincts de chaque
oeuvre, invitent à faire un parallèle avec la scène
shakespearienne du théâtre du Globe qui, souvent, ne
représentait aucune scène en particulier. Avec Shakespeare,
les environs de la scène avaient une importante signification
dramatique ou, inversement, nen avaient aucune. "Le déroulement
de la scène ou les vêtements des personnages nous diront
tout ce quil nous faut savoir
Son drame ne se rattache
quaux acteurs et à leur jeu
Ils transportent avec
eux le lieu et le temps à mesure quils se déplacent
4."
Une autre facette des visages amplifiés
de Scherman est le mimétisme, qui relie une oeuvre à
une autre et qui, à un autre degré, fait aussi référence
au caractère sériel du portrait historique. Cependant,
pour lartiste un tel écho visuel existe comme
une donnée, un point dentrée dans loeuvre.
En fin de compte, cest par le biais du trompe-loeil
du texte-source (essentiellement un doublage mimétique) que
ses ouevres atteignent une complexité et une dimension critique
maximales.
Dans le cas de Banquo, par exemple,
ici répresenté dans les tableaux intitulés
Banquos Last Shave et The Ghost of Banquo, nous
faisons connaissance simultanément avec un héros/victime
et un traître en puissance, un personnage imparfait et déchu.
Ainsi, avec son aspect éraflé, scarifié, et
les particules de peinture dégoulinantes qui éclabloussent
la surface de la toile, le tableau Banquos Last Shave
nest pas uniquement une oeuvre visuelle prophétique
exprimant linvisible (le fantôme de Banquo), mais aussi
une prédiction métaphorique de la détérioration
à venir, de lérosion et du chaos sur le point
dêtre libérés. Ici, limage peinte
elle-même se dissipe en des cavités en fusion, créant
une analogie possible avec les images en cire de la sorcellerie.
Holinshed décrit comment les sorcières se sont emparées
de la vie du roi Duff en plaçant devant le feu une image
en cire du roi et "alors que limage se consumait devant le
feu, il en était de même du corps du roi, baigné
de sueur
tandis que fondait la cire, la chair du roi fondait
aussi 5." Dans cette série, par conséquent, il y a
des métaphores dans la dissolution de limage et lutilisation
symbolique de la technique de lencaustique.
Avec The Ghost of Banquo,
Scherman démontre les vues soigneusement construites, et
pourtant indiscrètes, souvent liées à ses portraits,
manifestes ici par la vision de lexpérience profondément
privée de la mort. Dans cet assemblage, la scène la
plus ostensiblement voyeuriste est peut-être celle où
est représentée Lady Macbeth. On y voit une
paire de chaussons de danse noirs, seule preuve de la présence
de Lady Macbeth aux funérailles. Elle est, par conséquent,
essentiellement invisible, présente uniquement par les références
symboliques suggestives des chaussures. Lorsque jumelée à
lénigme légendaire de Lady Macbeth, limage
représentée donne une impression de clandestinité.
Elle est une figure tragique et insaisissable, paradoxalement présentée
ici sous lapparence dune tenue de fête.
En tant que pseudo-photographies
de plateau, ces oeuvres partagent une connotation contemporaine
qui évoque le cinématique. En fait, les références
picturales de lartiste existent non seulement dans la peinture,
mais aussi au cinéma, rappelant des plans déterminés
dans la façon dont les vues sont recadrées et annotées.
Scherman a affirmé que son intérêt pour la narration
était basé sur "lidée de peindre un moment
qui serait vu sous différents angles 6." Son utilisation
de lespace pictural sécarte donc des canons de
lhistoire de la peinture - comme en témoignent son
traitement téléphotographique des plans et la compression
du champ visuel - , tout en préservant limportance
quil accorde à représenter sous de multiples
perspectives les actes et les motivations de lhomme.
Cette préoccupation sétend
aux nombreux tableaux danimaux, tant dans la production de
lartiste en général que dans cette série
en particulier. Un anthropomorphisme existe par exemple dans Hecate
as Stag, de même que dans des peintures de chiens comme
Hamish, The Search for Banquo et Witch No. 2. Comme la
mentionné lartiste, la connaissance ésotérique
suggère que les chiens, lorsquils sont en compagnie
dhumains (dans ce cas présent, ceux qui assistent aux
funérailles) se prennent pour des humains et agissent en
tant que tels. Cette dimension métamorphique offre le déguisement
idéal pour entrer dans Macbeth, et dans les scénarios
de Scherman. Cest également une allusion au fait que
James 1er éprouvait une attirance inhabituelle envers ces
animaux et, comme le suggère Fergusson, que Shakespeare "a
mis dans la bouche de Macbeth un véritable catalogue des
différentes races de chiens
afin de plaire au roi qui
était dans la salle 7."
Dans cette série, un caniche,
posé contre un fond vert pré, incarne la Witch
No. 2. Étant dâge moyen, donc, selon les
schèmes particuliers de Scherman, capable denfanter,
on peut établir des liens avec un caniche femelle, ainsi
quavec les références concomitantes à
la vie et à la procréation. Le naturalisme de la palette
de lartiste et la fluidité lyrique avec laquelle il
applique son médium viennent enrichir lexpression confiante
de la chienne et se posent en parallèle avec celle-ci. Un
sentiment dinvolution naïve est évoqué,
démentissant la raison dêtre des sorcières,
qui connaissent les instruments du destin; ce sont des "soeurs fatidiques"
avec lesquelles Macbeth transige avec les pouvoirs des ténèbres.
Le point culminant de la série,
mais pas nécessairement de lhistoire, survient avec
The Fleance Problem II, seul portrait de Macbeth dans lexposition,
qui représent une main baguée tenant un cigarre allumé.
Le geste, celui dune profonde contemplation, rappelle une
scène du célèbre film Le parrain. Le
moment en question se produit après le meurtre de Banquo,
lorsque le problème de sa lignée, cest-à-dire
la succession au trône de son fils Fléance, doit être
résolu. Il sagit dun moment critique qui décidera
du cours (fictif) de lhistoire. Mais une autre lecture est
également possible si lon considère larrogance
et lassurance du geste de Macbeth, une lecture qui est en
accord avec les multiples motivations de la thématique textuelle
de Scherman, et qui sert à laisser la fin en suspens. La
tradition veut que Fléance se soit enfui au pays de Galles,
où il aurait épousé la fille du prince. Son
fils, Walter, est devenu le Grand-sénéchal dÉcosse
et a adopté le nom de Stewart, ou Stuart. Bien que lon
nous ait dit que "de ce mariage, les rois Stuart étaient
les descendants directs 8", on ne nous demande pas de croire que
cela est le dénouement de lhistoire de lartiste.
Dun autre côté, cela est possible, et part conséquent,
la prophétie de règne des enfants de Banquo pourrait
en fin de compte se réaliser. La question à savoir
"
si la lignée de Banquo régnera jamais dans
ce royaume" (Acte IV, Scène 1) est peut-être ici sous
contemplation, loeuvre étant non encore accomplie,
et étant donné la dimension fictive des tableaux de
Scherman, ce peut être la genèse dun changement
de la mythologie historique.
Dans lanalyse finale, ce
sont les mutations persuasives possibles de fictions données
qui animent la production de Scherman. Sa practique est centrée
sur la présentation dintrigues et de tableaux mystérieux
qui font ressortire la plus grande ambiguïté dans des
drames traitant de désir et dérosion, tout en
conservant un vocabulaire visuellement irrésistible. Son
objectif est de libérer ces associations aléatoires
qui imitent lexcentricité illusoire de moments intenses.
Ce faisant, lartiste produit un corpus doeuvres qui
offre un site séduisant au viscéral et à limaginaire.
Traduction: Hélène
Joly
Notes
- Peter Osborne, "Adorno and the
Metaphysics of Modernism: The Problem of a "Postmodern" Art" dans
Andrew Benjamin (sous la dir. de), The Problems of Modernity.
Adorno and Benjamin, Warwick Studies in Philosophy and Literature,
Londres et New York, Routledge, 1992, p. 32.
- Pour une discussion sur les
sorcières de Shakespeare, voir Ronald Watkins et Jeremy
Lemmon (sour la dir. de), The Tragedy of Macbeth, Londres,
Oxford University Press, 1964, Notes p. 222.
- Ce point a été
élaboré en détail par David Moos dans Ihor
Holubizky et David Moos, Portraits & Gods, Vancouver,
Heffel Gallery, 1994.
- H. Granville-Barker, Prefaces
to Shakespeare, First Series, Sidgwick & Jackson, 1940,
p. 19.
- Op. Cit., Watkins et
Lemmon, Notes p. 221.
- Lartiste, cité
par Robert Enright dans "Fabulator, An Interview with Tony Scherman",
Border Crossings, vol. 14, no. 3 (août 1995), p.
15.
- Op. Cit., Watkins et
Lemmon, Notes p. 261.
- Op. Cit., Watkins et
Lemmon, Notes p. 265.
LInsistance de la Matière
Les Funérailles de Banquo
de Tony Scherman
Catalogue essay by
Andrew Benjamin
Les funérailles de Banquo,
assassiné par Macbeth, est un événement qui
a dû avoir lieu même sil ne figure pas dans la
pièce de Shakespeare. Cependant, poser la nécessité
dun événement quon ne peut situer à
lintérieur du contexte dont il est issu complique la
notion de fiction, car il faut pour dela que cet événement
engendre sa propre fiction; une fiction qui donne un autre sens
de la réalité au lieu de cet engendrement. Cela serait
le cas des funérailles de Banquo. De quelle sorte dévénement
sagirait-il? Voilà une question qui peut être
posée de manière générale mais qui,
dans le cas présent, est au contraire très précise.
Une série de tableaux représente des éléments
entourant les funérailles. Par conséquent, la présence
problématique de la représentation sera au coeur de
tout questionnement sur la nature de cet événement.
Le problème est en outre accentué par le caractère
apparemment figuratif de ces tableaux qui sont par conséquent
déjà inscrits dans une représentation. Peuvent-ils,
toutefois, raconter les funérailles de Banquo? Il convient
à cette étape-ci de faire une mise en garde dans la
mesure où ces oeuvres - une série de tableaux de Tony
Scherman intitulée Les funérailles de Banquo
- sont partielles puisquelles ne montrent que des éléments
de sujet 1 (mais un élément fait-il toujours partie
dun tout?). Mais pour commencer, peut-être vaut-il mieux
poser une question plus générale, à savoir:
"De quelle façon les tableaux figuratifs sont-ils narratifs?"
Si cette question mérite dêtre approfondie, elle
recèle la possibilité quassocier les termes
narratifs et tableaux, cest commettre une sorte de faute de
catégorie. Pourquoi faudrait-il penser que les tableaux racontent
quelque chose?
Le temps est ce qui distingue une
oeuvre narrative. Suivre une narration, cest tenir compte
de la continuité séquentielle à lintérieur
de laquelle elle se déroule. La narration ne répète
pas loeuvre du temps chronologique, mais lui permet dêtre
présenté et, par conséqent, permet aux événements
de se produire. Dans toute narration, ce qui importe, ce nest
pas la relation avec la chronologie, mais la relation avec la séquence.
Même une séquence discontinuée ou la présentation
de moments interrompus se déroulent quand même de façon
séquentielle. La narration devient le moyen didentifier
leffet déterminant du temps dans lautorélisation
dune oeuvre littéraire ou cinématographique.
La relation entre le temps et ce qui est raconté na
pas de forme généralisable ou idéale. Au sens
large, la nature de la relation entre le temps et ce qui est raconté
- et ici, le contraste doit être aussi grand quentre,
disons, The Waves de Virginia Woolf et La Fortune des
Rougon de Zola - deviendrait une façon didentifier
la présence dune forme ou dun style générique
plutôt quun autre. Sil est possible de faire une
description structurale dune oeuvre littéraire, une
partie de ce qui caractérise le processus de lecture est
le lieu du temps; non seulement le temps de lecture, mais la façon
dont ce qui est lu est temporalisé. La relation entre le
lecture et la narration ne sexplique quen termes dune
série de relations temporelles complexes.
Dans le cas dun tableau,
la nature de la relation entre le regardant et le regardé
sera évidemment différente, mais cette différence
est très importante. On ne lit pas les tableaux. Lautoréalisation
du roman - une réalisation qui, dans tous les sens du terme,
équivaut à être lu - nexiste pas en peinture.
Les tableaux sont temporalisés différemment. Ce point
peut être développé en examinant la force narrative
du tableau de Poussin intitulé The Nurture of Jupiter.
Pour épargner le nouveau-né Jupiter du sort de ses
frères et soeurs, il fut envoyé en Crète où
il fut élevé par deux nymphes. Le lait et le miel
constituaient sa nourriture. Le tableau de Poussin montre lenfant
en train de boire, tandis quune nymphe recueille du miel.
Lenfant sabandonne à lacte de se nourrir,
sous le regard calme et bienveillant dun berger et dune
autre nymphe. Le sentiment de sécurité est en outre
renforcé par la position de lenfant par rapport à
ses gardiens. Alors quils lentourent de prévenances,
lenfant ne soccupe que de lui-même. Non seulement
la sérénité du lieu - le mont Ida - est-elle
créée par lordonnance interne de loeuvre
même, mais il y a aussi lordre et le calme bienveillant
du lieu où se trouve Jupiter. Sil est possible de décrire
le tableau plus en détail, la question la plus importante
concerne ce qui peut provisoirement être décrit comme
son contenu narratif.
Le tableau illustre un moment dans
lhistoire de la survie de Jupiter. Lhistoire nest
pas complète. Il nous faut Hésiode por connaître
les détails et les conséquences de cette survie. Ici,
il y a un moment, une partie. Cependant, même un élément
dune narration plus longue et plus détaillée
peut avoir un contenu narratif. Ce qui peut manquer, toutefois,
cest le temps narratif propre à la littérature
et au cinéma. La réalité et la viabilité
de la survie de Jupiter sont démontrées. On peut voir
les résultats de lastuce de Rhéa. Et pourtant,
décrire ce qui est vu, et même le situer dans le cadre
plus large du mythe, exige que lon efface, à un degré
plus ou moins grand, la présence matérielle de loeuvre.
La matérialité nest pas la simple réduction
de loeuvre à ce qui a une présence peinte. La
présence de la peinture - la matière même -
peut être dissociée de la matérialité
dans la mesure où elle est directement concernée par
la façon dont le contenu est ordonné et présenté.
Autrement dit, elle sexplique par la façon dont le
temps figure dans une oeuvre dont propre travail est déterminé
par la présence de figures. Par opposition, la matérialité
en peinture peut être décrite comme linsistance
du médium dans lengendrement de la signification de
loeuvre. Dans le cas dun tableau apparemment figuratif,
ce qui devient intéressant, ce sont les points de chevauchement
possibles entre la présence de la matière et la matérialité.
Le fait détablir un lien contingent plutôt que
nécessaire entre ces deux déterminations permet de
retravailler le figuratif. Le figuratif ne pourra plus être
réduit à la seule présence de figures à
lintérieur du cadre.
Le berger et la nymphe tiennent
la chèvre tandis que boit Jupiter. Ils nont pas à
faire le guet. Jupiter est à labri de toute menace
extérieure. Le positionnement spatial assure la narration
de la dimension émotionnelle et psychologique de loeuvre.
Ce positionnement est donné au spectateur. Les détails
de ce qui est donné sont renforcés, tout en émergeant
avec plus de nuance et de subtilité au fur et à mesure
que loeuvre est regardée. La possibilité quémerge
quelque chose dautre nest pas seulement une affirmation
au sujet des détails de loeuvre; elle est liée
à la continuité de loeuvre qui est donnée.
La peinture écarte en général la possibilité
de l"instantanéité, précisement
à cause de la façon dont elle est présente
2. Cependant, il ne faut pas croire que le contraste se situe entre
un type de simultanéité dune part, et le processus
de continuité séquentielle dautre part. Après
tout, les mots ont une sorte dimmédiateté. Le
cadre nordonne pas le temps en matière de séquence.
Cest plutôt que le fait détablir les relations
entre les moments à lintérieur du cadre englobe
un processus de vision qui nest ni continu, ni discontinu.
Ce qui se produit, cest lémergence graduelle
dun réseau de relations qui sont regardées,
ce qui permet dattribuer à loeuvre une certaine
qualité narrative. Toute tentative de décrire ce qui
se passe devient une description des éléments de la
narration plutôt que du processus de narration. Ce processus
se limite presque exclusivement à la relation entre le regardant
et le regardé. Cest comme si la temporalité
de la narration en littérature ou au cinéma était
nécessairement absente. Pour expliquer cette absence, il
faut avoir recours au temps. Le médium est nécessairement
différent, mais chaque médium a sa propre temporalité.
Le temps déterminera les véritables différences.
La présence de la matière constitue déjà
une interaction complexe de déterminations spatiales et de
considérations temporelles. En somme, avec cette forme de
présence, lespace - ou plus exactement lespacement
- aura lui-même déjà acquis une temporalité
inhérente qui ne peut être éliminée.
Mais pour pouvoir traiter de ces considérations, il faut
quun autre élément entre en jeu.
Ce nest pas seulement que
loeuvre de Poussin soit un tableau; elle est contrainte de
fonctionner comme un tableau. Et cette contrainte se manifeste clairement
dans la nécessité de la différencier dune
oeuvre littéraire ou cinématographique. Le temps ne
se déroule pas de façon séquentielle dans un
tableau. Mais la question qui revient concerne la propre relation
de loeuvre avec le fonctionnement de la peinture. Comment
se fait-il que cette oeuvre fonctionne comme un tableau? Deux éléments
contribuent à répondre à cette question. Et
ces éléments doivent puiser dans la distinction entre
pa présence de la matière et la matérialité.
En effet, en ce qui a trait à cette distinction, il deviendra
possible de réintroduire les préoccupations et, conséquemment,
les demandes interprétatives des Funérailles de
Banquo de Tony Scherman. Un site déjà exigeant
puisque déjà décentré. Le premier point
touche ce qui a déjà été dit au sujet
du temps: la temporalité qui détermine la présence
de la matière. Quant au second point, il amène la
question complexe de la nature de "ce" qui est présent! Il
nest pas possible ici de répondre à cette question
par une simple description, à moins que la description nentraîne
avec elle leffet déterminant du temps; le temps inscrit
dans lart pictural. Comme nous lavons déjà
mentionné, la représentation de la scène est
la représentation dun moment. Le moment en question,
cependant, sera très différent dune photographie
de plateau tirée dun film, en ce sens que la photo
a été extraite dun médium dont elle fait
partie. Pour que la photo puisse être analysée cinématiquement,
il faudrait la réintégrer au film dont elle fait partie
intégrante. Ici, le tableau - quoiquil représente
un moment - ne fait pas partie dun tout ayant le même
médium. Dans cette mesure, le tableau est investi dune
sorte dintériorité. Une intériorité
qui variera selon les différents types de peinture. Cette
intériorité est donc déjà assujettie
aux différentes temporalités qui déterminent
la présence de la matière. Si le problème le
plus aigu est de savoir dans quelle mesure cette présence
et la temporalité en question sont modifiées par la
présence matérielle de loeuvre, il reste quici,
lintériorité sera toujours traversée
ou travaillée par des éléments externes. Lintériorité
ne sera jamais maintenue de la manière absolue.
En ce qui concerne la tableau de
Poussin, sa présence matérielle a pour but de faire
opérer lordre mis en scène. Le travail de la
matière napporte pas davantage que le positionnement
complexe de corps qui sont eux-mêmes, dans la nature productive
de leur relation imposée, lélaboration de la
sécurité. Le travail de la matière ne simpose
pas dans la création et la réalisation de cet ordre.
De plus, lorsquil y a établissement dun ordre,
il y a à la fois une position de laquelle il doit être
régardé et, par conséquent, une surface qui,
tout en résistant à la possibilité de simplement
donner, puisquelle tiendra compte de la profondeur du temps
quexige la présence de la matière, se mue néanmoins
elle-même en un moment autodéfini. On est alors en
présence dune sorte de nunc stans - cependant
maintenant doté de profondeur - qui doit être regardé.
Si cela représente une position inhérente à
la propre esthétique de Poussin, ce que cela fait ressortir,
cest la distanciation nécessaire de la matérialité
3. Et sil est important de raconnaître cette limite,
ce nest pas pour établir une série de limites
restrictives pour Poussin, mais pour laisser place à une
évolution au sein de la peinture où la présence
de la matière sera modifiée par la matérialité.
Avec cette modification, comme on le verra plus loin, la signification
ou la représentation cédera la place à un sens
du travail et de la signification plus profond. Alors que lidentité
de lart pictural est maintenue par lattribution de la
présence de la matière, ce qui est propre à
cet art sélargira une fois lintrusion de la matérialité
prise en considération.
Alors que cet argument reprend
les thèmes propres au développement dune esthétique
moderniste portant sur la centralité du médium, cette
identification était habituellement assimilée à
une forme générique - où la détermination
réelle du genre est demeurée inexplorée - ou
alors, la présence du médium était associée
à la présence de son effet. Pour illustrer ce dernier
point, prenons laffirmation que le travail de la matière
a engendré une surface qui pourrait être expérimentée
dans sa totalité dun seul coup. Après tout,
cest là la base de linterprétation de
Greenberg de lexpressionisme abstrait. Le maintien de cette
position crée une surface dont la projection, parce quon
la croyait simultanée avec le fait dêtre expérimentée,
serait dune certaine façon également intemporelle.
Non seulement cela effacerait-il leffet de la présence
de la matière, mais cela écarterait aussi la possibilité
de toute intégration de la matérialité au travail
de loeuvre. Ce dont il faudrait tenir compte, cest de
la présence productive du temps et du travail du médium
empêchant la double réduction au genre ou à
lobjet unifié qui, autrement, aurait été
amenée par linterarticulation de la présence
de la matière et de la matérialité. Comme nous
lavons déjà laissé entendre, laffirmation
de leur relation exclura le pouvoir absolu, donc omniprésent,
des divisions génériques et, ce faisant, permettra
des ouvertures où le genre et, dans le cas présent,
lactivité de la peinture, peuvent être donnés
à lintérieur dune répétition
instauratrice. En étant retravaillé, le genre sera
conservé.
La meilleure façon de ramener
le fil de la narration à ces préoccupations - en se
rappelant que la question était en partie de savoir dans
quelle mesure le terme narratif sapplique à lart
de la peinture - consiste à établir un lien avec les
tableaux de Scherman. En tant quensemble, ce qui distingue
ces oeuvres est leur lien avec un événement dans une
pièce qui nexiste pas comme tel dans la pièce.
Cependant, plutôt que de présenter cet autre moment
en suivant les mêmes conventions, cest-à-dire
en créant une autre pièce mettant en scène
ce qui ne létait pas dans la pièce originale,
on a recours ici à la peinture 4. Déjà, le
travail de la peinture a été isolé. Malgré
cette identification, la simple localisation de la peinture ne peut
constituer le fondement de quelque attribution à ces oeuvres
dune insistante singularité. Il faudra chercher le
singulier ailleurs; non en différant la peinture, mais en
précisant bien davantage la question de lart pictural.
Pour commencer, aborder le singulier doit se faire sur le plan de
la narration.
Il est déjà clair
que ce qui a été identifié jusquà
présent comme la présence de la matière commencera
à tenir compte du contenu spécifique de tableaux particuliers.
Par exemple, en ce qui concerne la présentation de Lady Macbeth
dans Les funérailles de Banquo: Lady Macbeth, la chaussure
- celle à talon haut de la jambe croisée sur lautre
jambe, dont la chaussure est cachée par linscription
de loeuvre sur la toile - introduit une nonchalance voulue
imbue de sa propre provocation; une atmosphere créée
qui jure avec la solennité voulue du titre. Déjà,
limage de Lady Macbeth est définie. Au sein même
de loeuvre vient sinscrire la mise en scène de
la relation entre la mort et la sexualité qui appelle un
lien métonymique entre la chaussure et Lady Macbeth elle-même.
Lady Macbeth est eroticisée. La chaussure, dans la mesure
où elle détermine lespace dune sorte de
fétichisme, en plus de sembler déplacée par
rapport à la solennité des rituels funéraires,
a pour fonction dérotiser le nom de Lady Macbeth. En
outre, lérotisation du site exige, en raison de la
spécificité de la relation entre la sexualité
et la mort, une autre possibilité pour cette relation complexe.
Ici, la présence de la matière crée un site
qui est déjà surdéterminé. Une partie
de ce qui sanctionne cette description est lincapacité
de ce qui se trouve à lintérieur du cadre de
saisir et de maîtriser la scène ayant été
créée. Ce nest pas une question de figure ou
de représentation considérées comme des fins
en soi: ce qui est présenté peut être décrit.
Toutefois, comment ce qui est décrit, ou a été
décrit, fonctionne-t-il au sein de loeuvre dans son
ensemble? Lorsquon pose cette question au sujet dun
tableau qui opère presque exclusivement sur le plan de la
présence de la matière, alors, la réponse est
déjà limitée par la nature de la relation entre
loeuvre et la spécificité de ce qui a été
décrit. Dans le cas du tableau de Poussin dont il est question
plus haut, la relation pourrait être qualifiée en termes
de coextension approximative. Le qualificatif d"approximative"
est nécessaire en raison de la temporalité propre
au travail de la matière. Cest limpossibilité
absolue de la simiultanéité de donner et de recevoir
qui demande lintroduction de cette restriction. Si cette restriction
est fondamentale, pour que le travail du tableau puisse être
présenté fidèlement, la corrélation
significative avec cette approximation doit être lélimination
de la matérialité. En dautres mots, une partie
de cette coextension empêche la présence inscrite de
la production de loeuvre de faire partie intégrante
de la façon dont elle fonctionne. Une fois posée la
centralité de la présence de la matière, la
signification de loeuvre devient la relation entre les éléments
qui ont été présentés, en se rappelant
que cette présentation se déroule selon la temporalité
de la présence de la peinture. Dans le cas de la centralité
émergente de la matérialité - la réalisation
continue de loeuvre en tant que travail - il sera toujours
vrai que la présence de la matière forme une part
indélébile de la façon dont on attribue une
signification à lobjet. Toutefois, plutôt que
détablir un champ sémantique incorporant une
variété de significations, on laissera la signification
laisser la place au sens une fois que la matérialité
aura remplacé la domination de la présence de la peinture
5. De toute évidence, cela a pour conséquence que
la définition du genre figuratif - ou de la représentation
dans lart pictural - en étant retravaillée,
détermine la présence dune complexité
déjà inscrite. Autrement dit, plutôt que dassumer
que la spécificité de ce qui est donné est
déjà établie, lidentité de ce
qui est donné deviendra le site où la question qui
demeure est la détermination du genre. Une identité
fixe fait place à lincorporation dune conception
de lidentité comme étant la continuité
de la question de lidentité. Il y aura plus en jeu
avec la figure quavec la simple présence de figures.
Les tableaux de Tony Scherman, avec leur particularité, permettent
une nouvelle ouverture. Une autre façon dêtre
présent. Ici, ce qui définit laltérité
en question est la dominance émergente de la matérialité.
Ce qui caractérise la différence a déjà
été mentionné. Limportance de ce qui
est encadré nest plus absolue. Mais cela ne veut pas
dire que le cadre, en ne présentant quune partie du
corps, évoque un extérieur qui nest pas contenu.
En effet, il est nécessaire de qualifier de métonymique
la relation entre le pied et Lady Macbeth afin dindiquer que
la présence de celle-ci a été inscrite dans
lensemble. De plus, une partie de ce qui détermine
son inscription - qui lui donne sa qualité réelle
- est lérotisation créée par la présence
de la chaussure. Avant de traiter des détails matériels
de ce tableau, il importe de le situer par rapport à dautres
qui nous fournissent tout dabord des détails sur le
visage de Lady Macbeth et qui nous présentent ensuite les
sorcières.
Les oeuvres représentant
Lady Macbeth montrent des visages incomplets. Dans un cas, le visage
est incomplet parce quil sagit littéralement
dun détail; dans un autre cas, il est incomplet en
raison de la production même de loeuvre qui permet au
visage démerger. Ici, ce qui est remarquable, cest
que ce qui est présent némerge pas dun
arrière-plan. Cest comme si le visage était
façonné. Deux éléments importants entrent
en jeu. Le premier peut être décrit comme la perturbation
de la relation figure/fond, tandis que le second est issu de la
nécessité davoir à éxpliquer ce
que lon entend par le fait que le visage est façonné.
Dans un sens, cependant, ces deux éléments vont sentrecouper.
La perturbation de la relation figure/fond provient de la manière
dont les visages sont présents. Leur présence sexplique
non par la présentation pure et simple dun visage,
mais par la façon dont ils sont maintenus par la matière
de loeuvre, qui est telle que les visages commencent à
sortir de celle-ci. Les visages surgissent, mais non dun fond.
Ils émergent dans loeuvre. La force de cette émergence,
quelle quelle soit, est liée à la présence
traditionnelle de la relation figure/fond. Après tout, cette
relation imprègne tous les genres de la peinture. Comme telle,
elle peut donc être considérée comme la méthode
traditionelle utilisée pour introduire la présence
spatiale dans le travail pictural; même sil peut sagir
dune introduction issue de lacte dinterprétation.
La relation figure/fond caractérisait
la peinture dans la mesure où la représentation serait
considérée en matière de représentation
même, ou de simple présentation des figures. Même
dans le cas de la présence de la matière, il y a lintroduction
dune économie - une synchronisation de lespace
et lespacement du temps - qui reporte lintroduction
possible de la relation figure/fond. Une fois de plus, insister
sur cette économie, cest insister sur lidentité
de la peinture. Ici, la difference est attribuable à la centralité
de la résistance à la représentation. (En somme,
la relation figure/fond ne peut être comprise quen termes
de centralité de la représentation. Les figures fournissent
la représentation et le fond représente lintroduction
par la matière de sa possibilité.) De plus, avec la
materialité, un autre élément vient animer
le cadre. Dans ce cas, la non-acceptation de la double distinction
où la figure est donnée en relation avec un fond déjà
posé survient parce que le travail de la matière aura
transformé cette relation. Toutefois, la transformation ne
se limitera pas à un acte dinterprétation repositionnant
lopposition. Cest plutôt que le propre travail
de loeuvre simpose. Linsistance provient dun
type doeuvre particulier. Lutilisation de lencaustique
produit une présence encadrée qui ne permet plus de
distinguer facilement le cadre de ce qui se trouve à lintérieur.
Ce qui est à loeuvre dans ces tableaux représente
une autre possibilité. Ce nest pas seulement quà
un niveau, il y a une surface globale qui semble contenir loeuvre;
cest aussi quune surface refuse la différenciation
en raison de leffet de la cire.
Il existe, en outre, une perturbation
de la surface, qui est un effet de la surface. Cette perturbation
se produit parce que la nature de ce qui a été appliqué,
lencaustique, vient briser la surface, ce qui a pour effet
que la tête et ce qui lentoure (et il ny a pas
simplement une tête et son encadrement, mais à la fois
une tête et un encadrement donnés à lintérieur
du tableau et en tant que tel) ont une coprésence; une intégration
au processus de la peinture qui fait que les deux éléments
sont travaillés et travaillent de manière égale.
Leur coprésence brise linterdépendance traditionelle
et, également, la possibilité dune relation
organisée. La relation ne pourrait être réintroduite.
Il y a, par conséqent, ni figure, ni fond. Ce qui se produit
doit être décrit différement. Pour ce faire,
il faut accepter la contrainte de la présence matérielle
de loeuvre. La matière provoque la perturbation des
catégories dinterprétation traditionelles. La
matière insiste. Dans le cas précis des tableaux de
Lady Macbeth non seulement y a-t-il effritement de la souveraineté
du portrait - même dun portrait fictif - à cause
de la présence de visages qui ne sont pas les mêmes,
mais la différence peut être interprétée
comme une conception particulière de la subjectivité
et du sujet, en loccurrence Lady Macbeth. Dans ces oeuvres,
sa présence disséminée équivaut à
la fois à sa présence aux funérailles - noublions
pas que la série de tableaux porte le titre général
des Funérailles de Banquo -, un événement
ayant lieu à lextérieur du site fictif, et à
sa présence complexe et lourde démotion dans
la pièce.
Dans ces tableaux, il ny
a pas que la tête dune femme, comme on ne cherche pas
non plus à représenter linteraction entre lambition
et le pouvoir. Les têtes, lorsque considérées
comme le travail de la peinture, suggèrent que la présence
mise en scène au théâtre na pas été
située dans un autre cadre théâtral. Dans le
passage à la peinture, la question de lidentité
de Lady Macbeth et, conséquemment, de ses motifs, devient
liée à sa façon dêtre présente.
Toute tentative visant à décrire les têtes plus
en détail équivaut à une tentative de décrire
le travail de la matière. Le terme "façonné"
signifie donc que la tête a été créée
comme un élément au sein du tableau et faisant partie
de celui-ci. Elle ne présente ni ne représente un
personnage pour la raison précise que lespace de la
représentation nest plus présent dune
manière productive à lintérieur du cadre.
De plus, plutôt que de voir les têtes comme étant
là en partie ou incomplètes - comme si ces deux possibilités
indiquaient une situation où lachèvement doit
avoir lieu tout court 6- lachèvement se transforme
en une présence dissimulée. Dans un premier temps,
il évoquerait la position du sujet considéré
comme autoprésent et, dans un deuxième temps, il devrait
effacer le façon dont la matérialité est au
travail dans ces tableaux. La présence façonnée
de la tête est laffirmation de la matière, et
en tant que partie de cette affirmation, la présence de la
matière est importante car elle offre une présentation
dun visage qui nen est jamais un.
Sil est tentant de situer
la présence des sorcières uniquement en relation avec
le rôle quelles jouent dans la pièce - particulièrement
en ce qui concerne leur caractère prophétique - ici,
une telle ouverture ne ferait que contextualiser les personnages,
mais avec pour conséquence le reniement de la spécificité
de la peinture. Ce qui est en jeu ici, cest la présence
peinte de ce qui doit être défini en relation avec
Macbeth, mais en tant que travail de la peinture. La scène
extraordinaire de la pièce - Acte IV, Scène 1 - où
Macbeth rencontre les sorcières, Hécate, les différentes
Apparitions et le fantôme de Banquo, introduit dans la structure
du développement théâtral un moment qui semble
éviter la possibilité de nommer, mais non dune
présentation théâtrale. Lorsque Macbeth demande
aux sorcières ce quelles font, celles-ci lui répondent:
"Une oeuvre sans nom". Macbeth fait ensuite appel à leurs
pouvoirs prophétiques. Ce qui est laissé dun
côté est l"oeuvre". Le référent
direct est le chaudron et la création de la magie. Le public
voyait cette activité, mais pas nécessairement Macbeth.
Les sorcières ne peuvent nommer l"oeuvre". Ici, une
certaine convention théâtrale est maintenue. La préparation
et la transformation sont jouées à travers le temps;
non seulement la transformation du contenu du chaudron, mais aussi
des Apparitions. Ici, le mystère est créé par
la procession des Apparitions. Leffet magique des sorcières
est renforcé par les prédictions qui auront pris la
forme dénigmes à la fin de la pièce.
En ce qui concerne la peinture, la question repose sur la possibilité
dune "oeuvre sans nom".
Au théâtre, loeuvre
que les sorcières refusaient de nommer était toujours
présente. Elle avait quand même été expérimentée
et limpossibilité de nommer - ou le refus de nommer
- nempêchait ni la présence, ni lexpérience.
En effet, leffet théâtral était souligné
en sappuyant sur le manque de nécessité. Lactivité
entourant le chaudron maintenait son pouvoir évocateur -
un pouvoir modifiant laction qui se déroule durant
le reste de la scène et de la pièce - précisément
parce quelle nest pas nommée. Le théâtre
permet une temporalité où le pouvoir dun refus,
ou la force dun geste inexprimé, continuera à
modifier et à remanier des événements antérieurs.
La transformation des sorcières dans le tableau de Scherman
ne peut être interpétée de la même manière.
Si le théâtre peut utiliser ses propres ressources,
ces ressources sont absentes de la façon dont le contenu
dun tableau est organisé. Alors, quest-ce que
cela signifie de peindre des sorcières? Comme leur présence
est-elle rendue précise à lintérieur
de la peinture en tant que telle? En ce qui concerne les sorcières,
Scherman utilise deux approches différentes. Elles doivent
avoir assisté aux funérailles de Banquo, même
si elles y étaient les seuls êtres présents.
La question reste cependant à savoir comment elles y étaient
présentes. Quelle forme leur présence a-t-elle prise?
Toutes ces questions sur la présence des sorcières
ou sur le façon dont elles ont été présentes
abordent un même problème une fois que la peinture
- lactivité de peindre - est considérée
comme lélément central. Après tout, une
fois les conventions théâtrales mises de côté,
lun des problèmes qui reste est de reconnaître
la sorcière. Avec la série de tableaux Les funérailles
de Banquo, un problème se pose pour cette raison même.
Dune parte, les tableaux de Lady Macbeth ne peuvent être
facilement distingés de ceux des sorcières. Il y a,
cependant, un tableau dHécate sous lapparance
dun cerf. Le cerf, comme toutes les figures de cette série,
émerge comme sil sortait du tableau; non de larrière-plan
mais de la matière elle-même. Il est transformé
par un mouvement où il commence à devenir pour ensuite
être présent. Lidentité de la figure doit
être, mais en tant que processus de devenir présente.
Cest ainsi quil ny a pas de fond; pas de scène
sur laquelle il apparaît. Il est dans son apparition. Le travail
de la matière consiste à mettre en scène cette
apparition. Le travail de loeuvre est le "devenir présente"
de lapparition. Lapparition sera le contenu vérité
de loeuvre dans la mesure où elle est la matérialité.
Ici, linsistance de la matière est la présence
de loeuvre. En résumé, cest précisément
parce que le cerf nentre pas en émergeant de la brume,
ou du brouillard, et pourtant quil entre bel et bien, devenant
présence, que la matière aura été à
loeuvre dune façon très différente.
Si cette description de Hecate as Stag aborde certains éléments
de loeuvre, il faut encore traiter de la transformation dHécate.
Hécate en tant que cerf. Cest avec la question de cette
transformation, jumelée au problème de la distinction
à faire entre les sorcières et Lady Macbeth, quil
sera possible de revenir au problème de la relation entre
la narration et lart pictural, et donc de tirer une conclusion.
Ici, cependant, conclure signifie détablir les limites
de loeuvre même de Scherman. Il faut ajouter, bien entendu,
quil est inévitable quà un certain point,
toute oeuvre soit confrontée à ses propres limites.
La difficulté qui survient
concerne la relation problématique entre la matérialité
et la narration. Autrement dit, est-il possible ou non détablir
une distinction entre Lady Macbeth et les sorcières - une
distinction autre que celle donnée par le titre - en termes
de matérialité? Ou alors, la distinction dépend-elle
de la réintroduction dun contenu autre que la matière
afin dêtre établie, et par conséquent,
maintenue en place? De la même manière, le problème
inhérent à Hecate as Stag est de savoir dans
quelle mesure cette transformation, et donc, la nature magique de
lacte, pourrait être dotée dun contenu
par la présence matérielle de loeuvre. Ou bien,
une telle transformation nécessite-t-elle lintégration
dun élément extérieur afin de déterminer
la signification de loeuvre? Cette dernière possibilité
devient réelle dans la mesure où la matérialité
est effacée. La force de ces questions repose sur le fait
quelles sont issues dune prise en considération
de la présence effective de loeuvre. Autrement dit,
elles font partie dune réponse au travail de loeuvre.
Ces questions gravitent autour
de la narration. On peut donner à The Nurture of Jupiter
de Poussin une qualité narrative puisque indépendamment
de la présence matérielle de loeuvre - sa présence
en tant que tableau, en tant que travail de la peinture - celle-ci
met en scène un événement. Ce qui se produit
est ce quoffre la présence de la matière. Le
décrire, utiliser les ressources de la mythologie, deviennent
des façons dattribuer une signification à loeuvre.
Une partie du processus dattribution comportera la signification
ou linterprétation du mythe lui-même et, par
la suite, la tentative détablir le lien entre la narration
déjà existante et la formulation ou la présentation
réelle dun élément du mythe à
lintérieur de loeuvre. Sans chercher daucune
façon à diminuer leffet du travail propre à
la peinture, on peut quand même affirmer que la question de
sa signification ne peut être posée en relation avec
loeuvre en tant que pure intériorité. Ce nest
quen laissant place à une relation entre lextérieur
et lintérieur quil devient possible de décrire
en détail ce qui se produit. Cest ainsi non parce que
le tableau est figuratif, ni parce quil est la représentation
dun moment particulier de lhistoire mythologique plus
générale, mais parce que le travail de la matière
- la matérialité - ne simpose pas loeuvre,
ce qui fait quil contribue à engendrer la signification
de loeuvre. La présence de la peinture suggère
que la signification de loeuvre est maintenue à cause
de la peinture, mais quelle est indifférente à
sa présence matérielle.
Par oppostition au travail effectué
par la présence de la matière chez Poussin, on peut
considérer initialement que les tableaux de Scherman ouvrent
lespace de la matérialité. En ce qui concerne
les tableaux des chaussures de Lady Macbeth, on peut affirmer que
les jambes croisées, la relation entre les jambes, le contraste
des chaussures, la présence de lune et leffacement
de lautre, et, ainsi, linsistance de la chaussure présentée,
sont mis en scène grâce à lopération
du médium. Cest là dans le travail de loeuvre.
Cet ordre doit intégrer la présence de la chaussure
et, par conséquent, lérotisation saisissante
du site déclenchée par la chaussure. Néanmoins,
létendue de son travail dépend de lopération
du médium: il est soutenu par la matérialité.
Cest ainsi que loeuvre est importante. Le problème
inhérent à loeuvre de Scherman, cependant, est
la possibilité quelle ait à dépendre
dune relation entre lextériorité et lintériorité
afin de laisser place à la propre réalisation de loeuvre.
Il sagit dun problème car lorsque cette relation
devient dominante dans la prise en considération de lopération
du travail de loeuvre, cela se produit au détriment
de la matérialité.
En ce qui a trait au tableau intitulé
Hecate as Stag, la difficulté dinterprétation
vient du fait quil faille tenir compte de la transformation
dHécate dans le cadre de la matérialité.
Même si lon exagère limportance du titre,
le problème central concerne "sous lapparence dun"
Hécate as Stag - qui détermine le contexte
de loeuvre. Cette transformation peut-elle se produire à
lintérieur du travail de loeuvre? Le tableau
lui-même présente le cerf de façon que, comme
on la suggéré, sa présence soit établie
par la manière dont il se présente dans loeuvre.
Pour être là, il faut que lon tienne compte de
lui en termes de matérialité. Alors que dans le cas
dune figure - peut-être aussi dune représentation
au sens le plus trivial -, la figuration résulte directement
de la façon dont le médium permet sa présence.
Jusque-là, loeuvre maintient sa matérialité.
Toutefois, une fois que lon a affirmé que le cerf est
Hécate sous la forme dun cerf, une telle transformation
peut être possible en termes mythologiques ou littéraires,
mais elle ne peut résulter du travail de loeuvre. Elle
a été causée pour elle, avant elle et est donc
extérieure à elle. Par conséquent, la force
de "sous lapparence dun" demeure indifférente
à la présence matérielle du tableau. Cela,
bien entendu, peut aussi sappliquer au problème de
la différenciation de Lady Macbeth des sorcières.
En résumé, ce qui est en cause, cest le refus
de permettre à la peinture détablir la mesure
de son propre travail.
Reformuler cette position en matière
de narration entraîne la nécessité pour la peinture
de conserver sa position en tant que peinture, cest-à-dire
de maintenir son mode de narration. Dans le cas de Poussin, cela
se produit en raison de la présence de la matière,
et en même temps, dépend dune forme narrative
dissemblable à la peinture. Sil y a une temporalité
complexe inscrite à lintérieur de The Nurture
of Jupiter, en partie parce que cette oeuvre est demeurée
indifférente à la matérialité, Hecate
as Stag de Scherman est tout à fait attentive à
la matérialité et écarte donc ce qui a été
décrit comme la présence de la matière, même
si le projet du tableau - la présence dHécate
en tant que cerf - serait mieux exécuté en termes
de présence de la matière quen termes de matérialité.
La matérialité devient un élément presque
superflu malgré le fait que le pouvoir du tableau - lemprise
continue exercée sur le spectateur - découle presque
entièrement de sa matérialité et non du fait
quil soit lapparence dHécate en tant que
cerf. Le sens na pas réussi à établir
Hécate en tant que cerf. La transformation nétait
présente que sur le plan de la signification. Cest
précisément la présence de cette limite au
sein de loeuvre de Scherman - une limite qui divise et qui
traverse loeuvre - qui atteste de son importance. La réponse
de ses tableaux à la question de la relation entre narration
et lart pictural permet de définir avec plus de précision
les contours de cette relation, même si une partie de son
oeuvre ne peut travailler à lintérieur de ceux-ci.
Cest la limite, après tout, qui engendre linsistance
de la peinture.
Andrew Benjamin est professeur
de Philosophie à lUniversité de Warwick, et
professeur invité en Théorie de lArchitecture
à lUniversité Columbia, New York. Il est lauteur
de nombreux ouvrages dans différents domaines de la philosophie.
Larticle a été
publié pour la première fois dans Painting in the
Age of Artificial Intelligence (David Moos, éd. Invité),
Art & Design, vol. II, no. 5-6 (mai-juin 1996), et est
reproduit avec lamiable autorisation de Academy Editions,
Londres.
Traduction: Hélène
Joly
Notes
- Dans cet article, je parlerai
de ces oeuvres comme étant des tableaux et traiterai également
de ce qui sera appelé le travail de la matière [paints
work]. Le médium utilisé par lartiste est
de l"encaustique sur toile". Le travail de la matière
ne fait pas référence à la matière
- la peinture - comme telle, mais désigne plutôt
les façons dont la présence matérielle de
loeuvre simpose dans lobjet. Comme nous le verrons,
cette intrusion ouvre lespace de la signification.
- Jai traité de la
formulation de l"instantanéité" chez Greenberg
dans What is Abstraction?, Academy Editions, Londres, 1996.
En résumé, ce qui est en cause, cest la distinction
entre une simplicité ontologique ou temporelle, une simplicité
qui en définitive est putative, et une forme de complexité.
Cette conception de la complexité a été traitée
dans Andrew Benjamin, The Plural Event, Routledge, Londres,
1993.
- Cette question pourrait être
approfondie par une lecture attentive du compte rendu de la lettre
de Poussin à de Noyes, 1642. Ce quil faudrait étudier,
cest la relation entre l"oeil" et l"objet" qui
fait partie de ce que Poussin appelle "le Prospect". Voir Correspondence
de Nicholas Poussin, Archives de lArt Français,
Nouvelle Période, Tome V, 1968, p. 139-147.
- Lexemple le plus célèbre
de cette convention théâtrale serait celui de Rosencrantz
and Guildenstern are Dead de Tom Stoppard.
- Tout ce que lon peut faire
ici, cest desquisser la nature de la distinction entre
signification et sens. La signification, en résumé,
est lemprise sur lobjet déléments
qui lui sont génériquement extérieurs mais
qui jouent un rôle fondamental dans sa compréhension.
Le sens, dautre part, permet une allusion à un extérieur,
mais seulement dans la mesure où cette allusion ne restreint
pas la centralité de la matérialité, la matérialité
étant donc le fondement de toute compréhension de
lobjet. La signification nexclut pas le sens de manière
absolue, et vice versa. Néanmoins, ils délimitent
différents activités au sein de la peinture.
- En français dans le texte.
ISBN 2-920394-42-8
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